7 avril 2003
L'ANTISÉMITISME DU VATICAN
 
L'Ouverture des archives du Vatican et la publication récente d'un livre de David Kertzer : « Le Vatican contre les Juifs, le Rôle de la Papauté dans l'Émergence de l'Antisémitisme moderne » (Laffont) relancent le triste débat de la responsabilité de l'Église dans la propagation de l'antisémitisme et, directement, celle de Pie XII lors de la Seconde guerre mondiale.

Les archives tout récemment ouvertes par le Vatican mettent à la disposition des chercheurs 800 dossiers, soit 600 000 pages de documents concernant ses relations avec l'Allemagne nazie et la conduite du pape Pie XII pendant sa nonciature à Berlin de 1922 à 1929, puis dans les années fatidiques de la Seconde Guerre mondiale 1939 à 1945. Un des documents les plus importants corrobore les thèses de David Kertzer : une lettre d'Edith Stein à Pie XII, juive convertie au catholicisme et canonisée, qui mourut dans une chambre à gaz,. Elle adjurait le pape d'intervenir en faveur des juifs d'Europe. Cette lettre ne reçut aucune réponse. Pendant ces années de cendres, le Saint-Père priait pour la victoire de l'Allemagne nazie.

   Quand le Vatican a annoncé il y a trois ans qu'il allait prononcer la béatification de Paul IX pendant la célébration de son jubilée, David Kertzer, professeur à l'université de Brown et spécialiste de l'histoire de la papauté au XIXe siècle, s'est étonné de ce choix. Lors d'une interview radiodiffusée en Italie, il a expliqué que le Saint-Père avait déclaré en 1871, devant un auditoire de femmes catholiques, que les juifs étaient des « chiens qui aboyaient dans les rues et attentaient à la pudeur partout où ils se trouvaient. » Le lendemain de l'émission, le porte-parole du Vatican s'est dit étonné et attristé par cette affirmation.

Les juifs terrorisés entendaient la sinistre voiture du Saint-Office faire son entrée dans les ruelles en pleine nuit


L'historien a alors rappelé que c'est avec l'assentiment de Pie IX qu'Edgardo Mortara, enfant juif de six ans, avait été enlevé en 1858 à ses parents par la police du Saint-Office à Bologne sous le prétexte qu'une domestique avait secrètement fait le signe de croix sur son front avec un peu d'eau. Jamais le petit garçon, prisonnier dans la maison des Catéchumènes puis élevé dans un couvent, n'avait pu revoir les siens. Il avait été ordonné prêtre à la grande satisfaction de Sa Sainteté. Des centaines de cas semblables eurent lieu dans le ghetto de Rome entre 1850 et 1860. Les juifs terrorisés entendaient la sinistre voiture du Saint-Office faire son entrée dans les ruelles en pleine nuit pour arracher un nourrisson ou un enfant à ses parents.

Les rédacteurs des lois de Nuremberg « pour la protection du sang et de l'honneur allemand » ont simplement paraphrasé le droit ecclésiastique


David Kertzer a acquis la conviction que l'antijudaïsme séculaire de l'Église est le terreau sur lequel a prospéré la haine et la diabolisation des juifs – à l'origine de l'antisémitisme moderne de type biologique. Le Vatican porte donc, selon lui, une lourde responsabilité morale dans l'extermination de six millions de juifs. Raul Hilberg ne dit pas autre chose dans le premier chapitre de son livre « L'Extermination des Juifs d'Europe » qui fait autorité. Les nazis n'ont pas eu besoin de modifier la phraséologie du droit canon pour rédiger leurs lois raciales. La législation catholique et la législation nazie offrent de grandes similitudes. Les rédacteurs des lois dites de Nuremberg « pour la protection du sang et de l'honneur allemand », qui sont entrées en vigueur le 15 septembre 1935, ont simplement paraphrasé le droit ecclésiastique.

   Pendant quinze siècles, l'Église s'est en effet acharnée à calomnier et détruire le peuple juif, dans le dessein de « protéger la communauté chrétienne de la pernicieuse influence juive ». Existe-t-il un lien entre les calomnies médiévales de l'Église qui ont perduré jusque dans les premières décennies du XXe siècle, (selon lesquelles les rabbins enlevaient des enfants chrétiens pour les égorger afin de recueillir leur sang nécessaire à la fabrication des Matzot de la Pâque), et les bureaucrates nazis de Wannsee qui ordonnèrent l'extermination des juifs dans les camions et les chambres à gaz ? Les Einsatzgruppen qui fusillèrent plus d'un million de juifs en Biélorussie et dans les États baltes, étaient-ils animés par un fanatisme religieux ? Croyaient-ils que leurs victimes étaient des buveurs de sang ? D'une certaine manière, oui, puisque Hitler, dans ses discours, vociférait que les juifs, comparés à des insectes nuisibles, suçaient le sang du peuple allemand en danger de mort. Certains critiques ont opposé à David Kertzer que c'est précisément l'Allemagne qui passait pour être le pays le plus éduqué, le plus cultivé d'Europe, le pays des universités, qui a commis ce crime.

   Le Vatican a affirmé en 1998 que la nature de son antijudaïsme était plus sociologique et politique que religieuse, et qu'il était en tout cas étranger à l'antisémitisme biologique des nazis. Pourtant, comme le souligne Kertzer dans « Le Vatican contre les Juifs », l'Église a soutenu dans sa presse officielle, notamment dans « L'Osservatore romano » et « Civiltà cattolica » jusqu'à la fin des années vingt, que les Juifs appartenaient à une race inférieure. L'Inquisition, mise en place au XVe siècle par le Saint-Office, a affirmé qu'il existait des traits physiques et spirituels caractéristiques nuisibles et transmissibles propres aux juifs. C'est au XVe siècle, en Espagne, où vivait la plus importante communauté juive d'Europe, que furent promulguées les ordonnances sur la pureté du sang – estatutos de limpieza de sangre – qui précédèrent les baptêmes forcés, les autodafés et, en 1492, l'expulsion des juifs qui refusaient de se convertir.

   Les « Protocoles des Sages de Sion », ce faux fabriqué par la police tsariste d'après un pamphlet de Maurice Joly contre Napoléon III, connurent un succès fulgurant en Europe. Malgré la démonstration effectuée par Lucien Wolf en 1921 dans une suite d'articles publiés dans le « London Times » qu'il s'agissait d'une mystification, le livre parut très convainquant aux yeux des milieux catholiques, son thème étant identique aux thèses du Vatican. Monseigneur Umberto Benigni utilisa l'ouvrage dans les années vingt dans sa croisade antisémite. Il publia la première édition italienne des « Protocoles » en 1921 dans une série de suppléments à son journal « Fede e Ragione » auquel il ajouta un nouveau volume intitulé « Les documents de la conquête du monde par les juifs ».

   Dans l'Allemagne et l'Autriche de la fin du XIXe siècle, l'agitation antisémite des partis catholiques galvanisés par Karl Lueger qui devint maire de Vienne rencontra un accueil populaire enthousiaste. Le Vatican ne s'en émut pas. Au contraire, il apporta son soutien au Parti social-chrétien et favorisa sa victoire en dépit du fait que ses chefs parlaient à présent ouvertement dans ses organes de propagande de « race juive ».

   Tandis que de gigantesques pogroms fomentés par le prêtre Stanislaw Stojalowski embrasaient la Galicie sous souveraineté de l'empire austro-hongrois, le Vatican répugnait à les condamner, alors que l'empereur François-Joseph avait envoyé le comte Casimir Badeni auprès du nonce apostolique pour lui demander de mettre fin au soutien du Vatican au Parti social-chrétien et au prêtre polonais.

Pie XII reprochait à l'ambassadeur de Pologne auprès du Saint-Siège de lui raconter toujours la même histoire au sujet des juifs


Enfin, Pie XII qui laissa sans broncher rafler les juifs de Rome sous ses fenêtres, a été pleinement informé sur l'extermination des juifs en Pologne, notamment par une lettre de Kaziermiez Papée, ambassadeur de Pologne auprès du Saint-Siège, qui avait été remise personnellement le 21 décembre 1942 au cardinal Tardini, secrétaire d'État. Papée fut reçu à plusieurs reprises par le pape qui, excédé par ses plaintes et ses prières, lui reprocha vivement de venir toujours lui raconter la même histoire au sujet des juifs.